La débâcle d'Austin

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La débâcle d'Austin

Message par Modena49 le Ven 18 Nov - 0:20:23

Dire que le Grand Prix des États-Unis est un cadeau empoisonné serait un euphémisme. La dernière fois qu'il a eu lieu, c'était en 2007 à Indianapolis, deux ans après le fiasco qui a provoqué la grande colère des fans américains lorsque des soucis de fiabilité sur les pneus Michelin ont mené à une course composée des seules six voitures chaussées de gommes Bridgestone.

Des spectateurs ont lancé des bouteilles sur la piste et la F1 a été appelée devant les tribunaux pour cet événement qui est généralement considéré comme une énorme farce. Les poursuites n'ont pas été remportées mais les dommages faits à la Formule 1 aux États-Unis, où la catégorie reine tente depuis toujours de s'implanter solidement, ont été considérables.

Les promoteurs d'Indianapolis ont refusé de payer des droits annuels toujours plus importants et le GP des États-Unis a disparu du calendrier. Les écuries étaient mécontentes de se retrouver avec le Canada comme seul pays où vanter la F1 dans le très grand et lucratif marché nord-américain. L'homme qui voulait changer tout cela était Tavo Hellmund ; son nom était familier mais lui-même était peu connu en F1.


Le cheminement de Hellmund

Bernie Ecclestone, le grand patron de la F1, a déjà dit qu'il connaissait Hellmund "avant même qu'il vienne au monde". Ce n'est pas tout à fait une exagération puisque son père, Gustavo Hellmund-Rosas, était le président du comité organisateur du Grand Prix du Mexique lorsque cette course est réapparue sur le calendrier en 1986 après une absence de 15 ans.

Le jeune Hellmund a acquis une expérience diversifiée dans l'organisation d'un grand événement, passant de la promotion à la vente des billets et aux préparations de dernière minute. Attiré par la course automobile elle-même, il a traversé l'Atlantique pour devenir homme-à-tout-faire chez Brabham, l'écurie de Formule 1 d'Ecclestone. Il est ensuite devenu pilote de la série IMCA Modified, où les voitures sont des hybrides entre une monoplace et un stock car, avant de grimper les échelons jusqu'à la série Grand National, la division régionale de la NASCAR. De retour en Angleterre, il a couru en Formule Ford, Formule Vauxhall Junior et en Formule 3.

Mais Hellmund aimait encore plus être promoteur. Il est rentré aux États-Unis organiser des festivals de montgolfière ainsi que des concerts comptant 70 000 spectateurs. Faire la promotion d'une course était la prochaine étape logique et en 2004, la compagnie de Hellmund, Full Throttle Productions, a organisé le Texas Racefest à Austin. L'événement a eu lieu à guichets fermés ; il s'agissait du seul endroit où une manche du Grand National de la NASCAR et une autre du USAC Midget Car avaient lieu le même week-end.

Hellmund dit qu'il a "gardé le contact avec Bernie car nous nous connaissons depuis que je suis enfant et il savait ce que je faisais en termes de promotion d'événements." Il ajoute : "Nous avons commencé à parler sérieusement d'une course à Austin à peu près deux semaines après qu'il ait annoncé publiquement que la F1 ne retournerait plus à Indianapolis." Hellmund ferait trois années de lobbying auprès d'Ecclestone et des autorités texanes avant de signer une entente.


Genèse d'un grand projet

En 2004, le gouvernement du Texas a adopté une loi créant un fonds servant à attirer de grands événements dans l'État, tels le Super Bowl, la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques. Hellmund a remarqué que la F1, bien qu'elle ne soit pas sur la liste de l'État, était le seul sport automobile de classe mondiale pouvant être inclus dans un tel programme. Il a rencontré un sénateur et fait des démarches pour que la F1 soit ajoutée à la liste. Il a obtenu ce qu'il voulait et, après plusieurs réunions et un vote du conseil, une subvention annuelle de 25 M$ a été autorisée pour payer les droits d'un Grand Prix de Formule 1.

Vu son expérience comme pilote, Hellmund a contribué au design d'un tracé fluide et très prometteur connu sous le nom de Circuit of the Americas (Circuit des Amériques). Pour le construire, il a repéré un terrain de 1000 acres (4 kilomètres carrés) tout près d'Austin et formé une équipe dont la tâche était de trouver les 250 M$ nécessaires pour acheter la propriété et construire le circuit.

Parmi ses principaux investisseurs, le milliardaire Red McCombs (cofondateur d'une société publicitaire) et Bobby Epstein (propriétaire d'une firme d'investissement basée à Austin). Il semble qu'Epstein serait l'actionnaire majoritaire de la compagnie détenant le Circuit des Amériques, alors que McCombs et Hellmund seraient minoritaires.

Le seul élément manquant du casse-tête, c'était un contrat négocié avec Ecclestone. Il a été obtenu en mai 2010 lorsque Full Throttle Productions a signé une entente avec le F1 Group pour la présentation du Grand Prix des États-Unis, pour une période de dix ans débutant en 2012. Full Throttle détenait les droits et avait une entente avec la compagnie propriétaire du circuit pour l'organisation de la course. La construction du circuit a commencé. Tout semblait parfait.


Un changement qui change tout

Le premier obstacle majeur est apparu lorsque la date de la course a été déplacée du 17 juin au 18 novembre 2012. Ce changement visait à améliorer les chances d'attirer les foules puisque les températures caniculaires de juin à Austin risquaient de nuire au succès de l'événement. Toutefois, en coulisses, cette décision a eu un effet beaucoup plus significatif.

Selon une lettre expédiée en mai 2010 par la contrôleuse de l'État du Texas, Susan Combs, aux détenteurs des droits de la Formule 1, "la subvention complète de tous les droits pour 2012 sera payée à Formula One World Championship Limited (FOWC) au plus tard le 31 juillet 2011. Pour les années subséquentes de l'entente, (2013 à 2021), nous transmettrons 25 millions $ à FOWC le 31 juillet de chaque année précédant la course elle-même."

Il semblerait qu'une des conditions pour le paiement de cette subvention gouvernementale exige que le transfert d'argent ne soit pas effectué plus d'un an avant l'événement. Lorsque la date de la course a été repoussée au 18 novembre 2012, le paiement prévu pour le 31 juillet 2011 n'était plus autorisé car il aurait été fait plus d'un an à l'avance. Dans les faits, il s'agissait d'un bris de contrat pour Full Throttle Productions.

"Tavo a un contrat, mais malheureusement il ne peut le respecter", dit Ecclestone. Les promoteurs des courses de F1 paient leurs droits à l'avance, alors rater une date de paiement représente non seulement un bris de contrat, cela met le Grand Prix lui-même en danger. Toutefois, vu la relation personnelle entre les deux hommes, il y avait très peu de chances qu'Ecclestone annule la course de Hellmund suite à un paiement tardif. Il lui suffisait d'attendre jusqu'au 18 novembre 2011, un an avant la date prévue pour le Grand Prix de 2012, pour recevoir l'argent. Mais voilà qu'un facteur inattendu s'est interposé.


semble que les deux côtés voulaient se séparer : soit Hellmund achetait les parts des autres ou vice versa. Il aurait été entendu qu'Epstein et McCombs prennent le contrôle entier du dossier mais pour réaliser cela, il faudra que le Circuit des Amériques ait une entente directe avec le F1 Group. Puisque Ecclestone a "annulé l'entente avec Tavo car il était en bris de contrat", l'entente initiale n'existe plus.

Ecclestone aurait offert un nouveau contrat à Epstein lors d'une réunion à Londres en octobre, mais les clauses n'auraient pas été les mêmes que celles offertes à Hellmund et sa société Full Throttle Productions. Les différences sont inconnues, mais nous pouvons penser que la part de l'organisateur sur les revenus publicitaires (tirés des panneaux en bordure de piste) en fait partie. Le modèle d'affaires du Circuit des Amériques était basé sur les termes du contrat initial détenu par Hellmund, alors une réduction des revenus pourrait rendre la course non viable d'un point de vue financier.

Ce qui est sûr, c'est qu'Ecclestone a repoussé la date d'une première course à Austin de 2012 à 2013. "Le contrat que nous leur avons proposé couvre une période de dix ans débutant en 2013", dit-il.

Puisque le contrat initial a été annulé, et qu'Epstein et McCombs seraient de nouveaux partenaires d'affaires pour lui, Ecclestone n'a aucune raison de leur offrir les mêmes conditions qu'à Hellmund. Mais il semble que qu'Epstein et McCombs ne soient pas heureux de cette situation : ils ont annoncé dans un communiqué émis mardi que "les organisateurs du Circuit des Amériques (…) suspendent toute construction tant qu'un contrat assurant la tenue du Grand Prix de Formule 1 des États-Unis sur le Circuit des Amériques en 2012 n'est pas confirmé."

Ce n'est pas surprenant, de telles prises de position irritent Ecclestone. Sa réplique est claire : "Nous leur avons transmis un contrat mais ils ont raté la date limite. Je ne peux rien y faire. Nous leur avons dit il y a un mois que si rien n'est signé, alors c'est terminé. Tout ce dont ils ont besoin de faire, c'est signer le contrat. S'ils ne signent pas, nous devrons annuler en décembre." Cette autre date limite est logique puisque le Conseil mondial du sport automobile doit se réunir le mois prochain. Ce sera la dernière opportunité pour modifier le calendrier 2012 sans trop de complications.

Et la suite ?

Vu la possibilité qu'il n'y ait pas de Grand Prix des États-Unis l'an prochain, la contrôleuse Combs a réagi pour protéger les finances de son état. Puisqu'il n'y a aucun contrat signé, "l'État du Texas ne débloquera aucun fonds à l'avance", a-t-elle déclaré mardi. Si aucun paiement n'est effectué à l'avance, Ecclestone n'aura pas son argent et il est donc plutôt improbable qu'il donne le feu vert aux organisateurs de la course.

Austin a la réputation d'être une des villes les plus vertes du pays, alors si le Grand Prix n'a pas lieu, l'État du Texas voudra savoir qui est à blâmer pour avoir laissé inachevé un terrain de construction de 1000 acres.

Avec le recul, nous comprenons mieux à quel point ce projet était un énorme pari. Obtenir 25 M$ en fonds publics sur une base annuelle est un grand accomplissement en soi, surtout que les États-Unis connaissent peu la Formule 1 et que le scandale d'Indianapolis laisse toujours un goût amer. Signalons que le Grand Prix de Grande-Bretagne, qui a pourtant des décennies d'histoire avec la F1, ne reçoit aucune assistance financière du gouvernement.

Hellmund a donc réussi quelque chose d'extraordinaire et cela le fait paraître comme un visionnaire. Même si le Grand Prix à Austin ne voit jamais le jour, la F1 devrait peut-être faire en sorte que Hellmund demeure impliqué dans la catégorie reine.

Christian Sylt et Caroline Reid
17 novembre 2011


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