Sœur Emmanuelle : mort d'une icône médiatique

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Sœur Emmanuelle : mort d'une icône médiatique

Message par Stofa le Lun 20 Oct - 12:48:32

Sœur Emmanuelle : mort d'une icône médiatique L'histoire pourrait commencer par un tableau romantique. Une scène digne du film Titanic. Une jolie jeune fille aux yeux bleus est accoudée au bastingage d'un bateau, qui traverse la Manche et emporte ses rêves. Elle fume la cigarette, par défi aux conventions de sa famille de la bonne bourgeoisie belge. Un jeune homme blond l'aborde. Un bel Allemand. Il engage la conversation.
"Où vous rendez-vous comme ça, Mademoiselle?
– Au couvent, Monsieur.
– Avec ces yeux-là? – Je ne les laisserai pas à la porte.
– Vous n'aimez pas l'aventure?
– Mais c'est pourquoi j'entre au couvent…"
Ce jour-là, la future Sœur Emmanuelle renonce à un mari et à une famille. Comme un saut dans le vide, un pari pascalien. Quarante-cinq ans plus tard, dans son premier livre, Chiffonnière avec les chiffonniers (1977), elle a ce cri du cœur :"Même si sur ma tombe ne croissent que des pissenlits et que mon âme s'anéantit avec celle de mon chat, eh bien! oui, cela valait la peine de laisser mon bel Allemand et… quelques autres." Puis, en fille obéissante de l'Eglise, elle ajoute aussitôt :"Attention, je n'ai pas une âme de chat. Je crois dur comme fer à la résurrection des morts et à la vie éternelle. Amen."
FRANC-PARLER
C'est peut-être le trait qui plaisait le plus, au premier abord, chez Sœur Emmanuelle : son franc-parler. Son côté "vieille nonne indigne", comme l'avait qualifiée avec humour le quotidien Libération. Tandis que certains n'hésitaient pas à la canoniser de son vivant, en la désignant comme "la sainte du Caire", elle ne cachait aucune de ses faiblesses : oui, elle avait eu des doutes, elle adorait les belles fourrures, les chapeaux, le chocolat noir et la glace à la vanille… Au plus fort de sa notoriété médiatique, elle faisait cet aveu : "L'orgueil se glisse partout. J'ai beau être une religieuse, quand on parle de moi, ça me fait plaisir."
Madeleine Cinquin est née à Bruxelles, le 16 novembre 1908, d'un père français et d'une mère belge. Sa famille, aisée, a fait fortune dans la lingerie fine. Elle est la seconde fille de trois enfants. Un choc vient bouleverser son enfance heureuse. En septembre 1914, alors qu'elle n'a pas six ans, son père se noie sous ses yeux, à Ostende. Il nage au milieu des vagues, il sourit, il fait signe à sa fille sur la plage. Soudain, il disparaît sous l'écume.
A plusieurs reprises, la religieuse a affirmé que ce traumatisme avait été à l'origine de son destin. Elle en a conservé un sentiment aigu de la précarité des choses : "Une petite fille a soudain compris, un dimanche matin, qu'on ne peut s'accrocher à l'écume, confiait-elle en 2000 à un journaliste de Var Matin. Dans l'inconscient, ma vocation date de là. J'ai cherché l'absolu, pas l'éphémère." L'absolu, la jeune fille qui vogue cheveux au vent sur le bateau va donc le trouver dans la vie religieuse. Sa décision est prise : en 1929, elle entre chez les religieuses de Notre-Dame de Sion. Une congrégation créée 1843 par Théodore Ratisbonne, qui gère plusieurs établissements prestigieux d'enseignement en français, sur le pourtour méditerranéen. La future chiffonnière est professeur à Istanbul, à Tunis, et enfin à Alexandrie. En tout, elle consacre quarante ans à l'éducation des jeunes filles des classes aisées. Elle qui, enfant, rêvait de mourir martyre ou de servir les pauvres…
Mais l'heure de la retraite arrive. A 62 ans, avec la permission de ses supérieures, celle que ses élèves appelaient Mère Emmanuelle débarque au Caire. Elle veut servir les lépreux. Par soif de radicalité. Le lazaret est situé en zone militarisée. Il faut demander l'autorisation au ministère de la santé, au ministère des affaires étrangères, et sans doute aussi au ministère de la guerre. Trop compliqué. Un jeune secrétaire de la nonciature lui suggère le bidonville des chiffonniers. Elle y va. Elle s'y trouve bien. Elle installe ses pénates dans une cabane à chèvres en tôle. Et c'est ainsi qu'en 1971, Mère Emmanuelle devient Sœur Emmanuelle, la religieuse des chiffonniers du Caire.
LÉGENDE
Le reste appartient déjà à la légende. Une suite de fioretti racontés par Sœur Emmanuelle dans ses nombreux livres. Les nuits avec les puces. Les rats qui courent entre ses jambes. Les femmes battues comme plâtre. Les gamins éméchés de mauvais alcool qui s'entretuent au couteau. Mais aussi l'alphabétisation des enfants, la fierté retrouvée des parents. Les jeunes qu'elle emmène voir le Nil, pour la première fois, et qui s'exclament : "El Bahr, El Bahr!" (la mer, la mer!), pareils aux soldats de l'Anabase, qui criaient "Thalassa!".
A Matareya, la sœur courage ouvre un dispensaire, un jardin d'enfant et un centre d'alphabétisation. Si les coptes, venus de Haute-Egypte, sont majoritaires, elle intervient aussi auprès des musulmans et s'efforce de rapprocher les deux communautés. Sa ligne de conduite est claire : pas de prosélytisme envers les musulmans, mais un effort de compréhension réciproque. Sur la porte de sa cabane, elle accroche une croix et un croissant, et la devise"Dieu est amour".
Sœur Emmanuelle s'installe ensuite à Mokattam, le plus grand des bidonvilles du pays. Son association, Les Amis de Sœur Emmanuelle, est chargée de collecter des fonds. La religieuse donne de sa personne et parcourt le monde, pour éveiller les consciences. Plusieurs fois, elle a raconté cet épisode devenu célèbre : "Un jour, à Genève, j'ai dit devant une assemblée très convenable : si je ne trouve pas 30000 dollars, il ne me restera plus qu'à faire un hold-up. Alors là, j'ai eu du succès et j'ai eu les 30000 dollars." Grâce aux dons collectés, elle parvient à mettre sur pied une usine de compost destinée recycler les déchets.
PLATEAUX TÉLÉ

La renommée de Sœur Emmanuelle se répand dans les salles de rédaction. En 1990, elle est invitée par Jean-Marie Cavada à "La Marche du siècle". A partir de cette date, elle est régulièrement présente sur les plateaux télé. Avec l'uniforme qu'elle s'est inventé et sous lequel elle passe à la postérité : blouse grise, fichu du même ton et baskets noires.

...A suivre...
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Stofa
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